Ta facture d’électricité augmente. Depuis octobre 2024, c’est environ 10 % de plus par an — et une troisième hausse est encore prévue en octobre 2026. Avant de t’expliquer pourquoi, il faut comprendre comment fonctionne vraiment l’électricité en Nouvelle-Calédonie : qui la produit, qui la transporte, qui la vend, et qui fixe les prix. La réponse surprend souvent.
Ce que tu paies quand tu allumes la lumière
Commence par regarder ta prochaine facture. Le montant que tu vois regroupe trois choses très différentes.
La production : quelqu’un a fabriqué l’électricité — dans un barrage, une centrale au charbon, une ferme solaire ou une éolienne. Fabriquer coûte de l’argent. Ce coût varie selon la source : l’eau d’un barrage déjà amorti coûte très peu, le fioul importé d’Asie fluctue chaque mois.
Le transport : l’électricité produite doit voyager depuis la centrale jusqu’à ta commune via un réseau de lignes haute tension — 1 215 km de réseau sur la Grande Terre. Ce réseau est entretenu, surveillé et développé en permanence.
La distribution : depuis le poteau au bout de ta rue jusqu’à ton compteur, un deuxième réseau (basse tension cette fois) achemine l’électricité jusqu’à toi. C’est le réseau de ton distributeur — Enercal ou EEC selon ta commune.
Note méthodologique : le tarif souvent cité de « 34 F/kWh » est le tarif hors taxe communale. Le tarif réel TTC pour un ménage moyen en 2025, incluant la TGC à 3 % et la taxe communale, est plus proche de 47 F/kWh. C’est ce tarif réel qui augmente de ~10 % par an depuis octobre 2024.
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Surplus solaire
vers le haut
Manque d’énergie
turbines = électricité
Qui produit l’électricité que tu consommes ?
Voilà quelque chose que peu d’entre nous (les Calédoniens) savent : la production et la distribution sont deux marchés séparés.
L’électricité est fabriquée par une douzaine d’acteurs différents, puis vendue à Enercal Transport, qui la fait circuler sur le réseau haute tension, avant qu’Enercal ou EEC la livrent dans les foyers.
Enercal est le 1er producteur de NC — et de loin. Elle possède les trois barrages hydrauliques (Yaté, 68 MW ; Néaoua, 7 MW ; Thu, 2 MW), neuf micro-centrales hydrauliques, les centrales thermiques au fioul (Ducos à Nouméa et Népoui à Poya), et une part de 75 % dans Prony Énergies — la centrale au charbon du Mont-Dore (110 MW). Via sa filiale Enercal Énergies Nouvelles, elle développe aussi des fermes solaires sur les îles et le continent.
Le groupe Engie produit aussi de l’électricité en NC — mais pas via EEC. C’est via Alizés Énergie, une filiale d’Engie avec siège au Mont-Dore, qui est le leader calédonien de l’éolien : plus de 140 éoliennes réparties entre le Sud (Prony, Négandi) et le Nord (Kafeate à Voh), pour une puissance totale d’environ 37 MW. Alizés gère aussi des centrales à biocarburant (huile végétale recyclée) à Lifou et sur l’Île Ouen.
Engie est donc simultanément distributeur via EEC (61 % des abonnés), producteur éolien via Alizés, co-exploitant de la centrale au charbon via sa participation dans Prony Énergies (25 %), et actionnaire à 10,7 % d’Enercal elle-même. C’est une présence croisée que la Cour des comptes a jugée susceptible d’ »affecter la bonne gouvernance » d’Enercal.
Des producteurs tiers privés (Sunzil Pacific, Verdi, Akuo Energy) exploitent des fermes solaires — dont la centrale Hélio Boulouparis 2 (16 MW). TotalEnergies a développé une centrale solaire de 40 MW pour Prony Resources, mais en autoconsommation directe pour l’usine métallurgique, hors réseau public.
Résultat de tout ça : 66 % de l’électricité consommée par les particuliers et les entreprises vient de sources renouvelables — hydraulique (33 %), solaire (25 %), éolien (14 %), biomasse (3 %). Le reste (34 %) vient encore du charbon (18 %) et du fioul (7 %).
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Enercal + Alizés + tiers privés
1 215 km Grande Terre
~7 000 km total
68 MW · hydraulique Enercal
110 MW · charbon · Mont-Dore Enercal 75 %
~25 MW · province Sud Alizés/Engie
16 MW · solaire Tiers privé
~25 MW · Nouméa Enercal
EEC (Nouméa, Mont-Dore…)
Enercal (Boulouparis, Yaté, Î. des Pins…)
Barrage Thu (2,2 MW) · Houaïlou Enercal
11,5 MW · 42 éoliennes · Voh Alizés/Engie
53 MW · Poya → fermeture 2027 Enercal
Koumac, Koné, Poindimié Enercal / tiers
Enercal uniquement
(toutes communes Nord)
Lifou, Maré, Ouvéa, Île des Pins Enercal EN
Centrales Lifou + Île Ouen Alizés/Engie
20–30 % selon saison Enercal
Réseau 100 % local, isolé
Enercal (Maré, Ouvéa, Île des Pins)
EEC (Lifou)
Deux distributeurs, un seul tarif
Tu reçois ta facture soit d’Enercal, soit d’EEC (Électricité et Eau de Calédonie) — selon ta commune. Ces deux opérateurs se partagent tout le territoire, mais ils n’ont rien à voir en termes de nature, de taille et de logique économique.
Enercal est une société calédonienne créée en 1955, détenue majoritairement par la Nouvelle-Calédonie (gouvernement et provinces). Elle gère 25 communes, principalement en brousse, sur la côte Est et en province Nord — des zones dispersées et peu denses. Environ 44 500 abonnés.
EEC est une filiale du groupe multinational Engie, coté au CAC 40 à Paris (chiffre d’affaires mondial 2024 : 73,8 milliards d’euros). Elle gère 8 communes seulement — mais les plus peuplées : Nouméa, Mont-Dore, Dumbéa, Lifou. Environ 69 000 abonnés.
Tu n’as pas le choix de ton distributeur. Il est déterminé par ta commune.
Le tarif que tu paies est identique quel que soit ton distributeur — c’est la péréquation tarifaire. Elle repose sur un mécanisme de compensation financière entre les deux opérateurs, géré par la DIMENC : EEC, dont le réseau urbain est plus rentable, reverse une partie de ses recettes pour équilibrer le système au bénéfice d’Enercal, qui dessert les zones les plus coûteuses à servir.
La Commission de Régulation de l’Énergie (CRE) a audité les deux entreprises. Son verdict : Enercal gère près de deux fois plus de réseau qu’EEC, avec des coûts d’exploitation 2,5 fois inférieurs par kilomètre, et un nombre de salariés par kilomètre 4 fois inférieur. Enercal est jugée plus performante que son homologue privé.
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Prod. + Transport + Distribution
Distribution uniquement
(contrats distribution,
résidentiel + pro)
(lignes BT/HTA jusqu’aux foyers)
(haute tension · Grande Terre)
par km de réseau
par km de réseau
(tous métiers)
prod.+transport+distrib.
distribution seule
si réparti selon volumes vendus
Qui décide du prix de ton kWh ?
C’est ici que beaucoup de Calédoniens sont surpris.
Ce n’est ni Enercal, ni EEC qui fixent le tarif. Les deux distributeurs appliquent des prix qu’ils n’ont pas choisis.
C’est le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie qui fixe le tarif de vente, sur avis d’une commission technique — la CCSE (Commission des Coûts du Système Électrique) — réunissant des représentants d’EEC, d’Enercal, du gouvernement et de la CCI. La DIMENC supervise et publie les tarifs officiels, mis à jour tous les trois mois.
En clair : si tu es en colère contre le prix de ton kWh, l’adresse c’est le gouvernement calédonien — et le Congrès qui vote les règles.
La vérité sur la facture : 12 ans de prix en dessous du coût réel
Voilà le point le moins connu — et pourtant le plus important pour comprendre les hausses actuelles.
Depuis 2013 et jusqu’en 2024, les gouvernements successifs ont fait un choix : maintenir le tarif de l’électricité en dessous de son coût réel de production et de distribution.
L’électricité vendait en moyenne à 39 F/kWh alors qu’elle coûtait 47 F/kWh à produire et distribuer. Soit 8 F de perte par kWh. Sur l’ensemble des kWh vendus aux particuliers, cela représentait environ 6 milliards de francs de déficit par an.
La différence devait être compensée par le budget de la Nouvelle-Calédonie, via un mécanisme prévu à cet effet. La collectivité ne l’a quasiment jamais versé.
C’est donc Enercal qui a absorbé la différence — pendant plus de dix ans. Comment ? En s’endettant auprès des banques (plus de 11 milliards de francs empruntés en moins de trois ans), en gelant les salaires depuis 2022, en reportant des investissements. Des transformateurs vieillissants n’ont pas été remplacés — ce qui explique en partie la recrudescence des coupures de courant depuis 2024.
Au total, entre 2013 et septembre 2024 : la NC doit 20,6 milliards de francs à Enercal.
Pour être précis : cette dette n’est pas portée par EEC, dont les actionnaires parisiens auraient refusé de financer un déficit que la collectivité calédonienne n’honorait pas. C’est Enercal — la société appartenant à la NC elle-même — qui a joué le rôle de banquier de l’électricité calédonienne. La collectivité s’est en quelque sorte endettée auprès d’elle-même, en laissant son entreprise publique se fragiliser.
Pourquoi trois hausses de 10 % — et pas une de 30 % d’un coup ?
En août 2024, le Congrès de Nouvelle-Calédonie a voté la délibération n°431, qui change les règles du système :
Premièrement, un alignement progressif du tarif sur les coûts réels : trois hausses de ~10 % appliquées en octobre 2024, octobre 2025 et octobre 2026.
Deuxièmement, le remboursement par la Nouvelle-Calédonie de ce qu’elle doit à Enercal depuis 2013 — environ 400 millions de francs par mois pris en charge par le budget de la NC pendant la période de transition (5 milliards inscrits au budget 2025, 3,7 milliards prévus en 2026).
Troisièmement, à partir de 2027, le tarif s’ajuste automatiquement chaque trimestre selon les coûts réels — à la hausse ou à la baisse, comme c’est déjà le cas pour le carburant.
Pourquoi pas une seule hausse de 30 % ? La réponse tient en deux mots : contexte économique. La NC sort des émeutes de mai 2024 avec un PIB en recul de 13,5 % et 13 000 emplois privés perdus. Appliquer un choc tarifaire de 33 % en une fois sur un ménage qui consomme 350 kWh/mois, c’est ajouter 5 600 F de plus par mois d’ici 2027 — contre l’étaler sur trois ans pour permettre d’adapter sa consommation, d’envisager des panneaux solaires, ou simplement de souffler.
Trois hausses successives de 10 % donnent en réalité +33,1 % au total — pas 30 %. La mécanique des intérêts composés s’applique : ×1,10 × 1,10 × 1,10 = ×1,331.
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2013 → sept. 2024
par Enercal à la place
de la Nouvelle-Calédonie
pas payé le vrai prix
de l’électricité
(2013 – 2024)
pendant la transition
pris en charge par
le budget NC
sur-collecte
vs ses coûts
flux de
péréquation
sous-collecte
vs ses coûts
sur tout
le territoire ✓
limiter le choc mensuel
| Période | Tarif moyen TTC | Facture mensuelle | vs avant 2024 |
|---|---|---|---|
| Avant oct. 2024 | ~47 F/kWh TTC | ~16 450 F | Référence |
| Après oct. 2024 | ~52 F/kWh TTC | ~18 200 F | +1 750 F |
| Après oct. 2025 | ~57 F/kWh TTC | ~19 950 F | +3 500 F |
| Après oct. 2026 | ~63 F/kWh TTC | ~22 050 F | +5 600 F/mois |
Ce que ça représente pour ton budget
Pour un ménage qui consomme 350 kWh par mois — une maison familiale standard :
| Période | Tarif moyen TTC | Facture mensuelle | Écart vs 2024 |
|---|---|---|---|
| Avant octobre 2024 | ~47 F/kWh | ~16 450 F | Référence |
| Après octobre 2024 | ~52 F/kWh | ~18 200 F | +1 750 F |
| Après octobre 2025 | ~57 F/kWh | ~19 950 F | +3 500 F |
| Après octobre 2026 | ~63 F/kWh | ~22 050 F | +5 600 F/mois |
La climatisation est le principal levier d’action. Un climatiseur moyen consomme entre 1 et 2 kWh par heure. Huit heures par nuit pendant un mois chaud : entre 240 et 480 kWh supplémentaires — soit 40 % à 80 % de plus sur la facture de base.
En pratique : si tu laisses ta clim tourner la nuit, elle représente probablement la moitié de ta facture. C’est là que l’effort de sobriété est le plus efficace.
Moins cher qu’en métropole — mais pour combien de temps ?
Le tarif calédonien reste aujourd’hui inférieur à celui de la Polynésie française (42 F/kWh avant ses propres hausses) et très loin de Vanuatu (80 F/kWh au diesel). Par rapport à la métropole, la comparaison est plus nuancée : la France produit 70 % de son électricité avec le nucléaire, une énergie dont les coûts de production sont très bas une fois les centrales amorties. La NC n’a pas de nucléaire, mais ses barrages hydrauliques jouent un rôle comparable — coût de production quasi nul une fois construits.
La véritable question n’est pas « est-ce qu’on paie trop ? » mais « est-ce qu’on a les bons outils pour réduire le coût à l’avenir ? »
La réponse passe par deux chantiers.
Le premier est déjà engagé : continuer le déploiement solaire. Depuis 2015, la part des énergies renouvelables dans le mix électrique est passée de moins de 30 % à 66 % pour la distribution publique. Chaque kilowattheure solaire ou hydraulique produit localement est un kilowattheure de fioul ou de charbon importé en moins.
Le second est la STEP de Tontouta : une station de pompage-turbinage dans la vallée de la Tontouta, capable de stocker 200 MWh et de restituer 75 MW. Le principe : pomper de l’eau en altitude quand le solaire produit trop (midi), relâcher l’eau pour produire de l’électricité quand la demande est forte (soir). C’est une batterie naturelle, sans lithium, sans cobalt, sans déchets chimiques. Travaux à partir de 2028, mise en service en 2032. Une fois opérationnelle, elle pourrait permettre d’atteindre 85 à 90 % d’énergie renouvelable et de réduire structurellement le coût de production.
Ce que les prochaines années vont décider
Il y a une question que les prochains élus provinciaux vont devoir trancher, même si elle n’est pas au centre du débat électoral.
La NC a actuellement deux réseaux de distribution parallèles — Enercal et EEC — sur un territoire de 270 000 habitants. Le directeur général d’Enercal lui-même l’a dit en mars 2025 : c’est « une source de surcoût », avec des systèmes informatiques, des centres de conduite réseau et des fonctions support doublés. La question du comment fusionner ou mutualiser « n’a jamais été résolue ».
Ce n’est pas un sujet partisan. C’est une question d’efficacité économique — et in fine, de facture. Le coût de maintenir deux structures séparées est répercuté sur les 113 000 abonnés du territoire. Une rationalisation serait complexe, longue, et politiquement délicate — mais les chiffres de la CRE suggèrent qu’elle représenterait des économies réelles sur le coût du kWh à terme.
De la même façon, l’objectif STENC d’autonomie énergétique en 2035 n’est pas acquis. Il suppose que la STEP de Tontouta soit livrée à temps, que le déploiement solaire continue, que les barrages restent productifs (ce qui dépend des précipitations), et que la centrale au charbon de Prony Énergies soit effectivement mise à l’arrêt ou reconvertie. Chacun de ces chantiers nécessite des décisions de financement et des arbitrages institutionnels qui dépassent un seul mandat.
Et demain ?
Mercredi, on examine la question depuis l’angle du ménage : est-ce qu’investir dans des panneaux solaires chez soi, en Nouvelle-Calédonie, ça vaut vraiment le coup et qu’est-ce qui freine encore le déploiement résidentiel ?
Sources
- Enercal — FAQ officielle situation électrique NC : enercal.nc/faq-situation
- Enercal — Rapport d’activité 2023-2024 : enercal.nc
- Délibération n°431 — Congrès de Nouvelle-Calédonie, 22 août 2024
- LNC — Bilan Enercal 2025, fév. 2026 : lnc.nc
- LNC — Bilan Enercal 2024, mars 2025 : lnc.nc
- DIMENC — Tarifs publics de l’électricité : dimenc.gouv.nc
- Alizés Énergie — Production ENR NC : alizes-energie.nc
- ACE NC — Agence Calédonienne de l’Énergie, ENR NC : agence-energie.nc
- Cour des comptes NC — Rapport Enercal 2019 : ccomptes.fr
- EEC Engie NC — Présentation institutionnelle : eec-engie.nc
- STENC — Schéma de Transition Énergétique de Nouvelle-Calédonie : gouv.nc
- Observatoire de l’Énergie NC : observatoire-energie.gouv.nc
Article rédigé par Nobesh — Terre de Palabre, mai 2026 Ce contenu est indépendant de tout organe de presse et de tout parti politique. Partage libre avec mention de la source.




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